Motivations amenant au piercing et à modifier son corps
Le piercing représente une lésion visible, auto-appliquée des standards de beauté et des limites corporelles communément acceptés et devient de ce fait une provocation sociale1). Nous trouvons là sans doute une des motivations au piercing, recherchée surtout par les adolescents. Mis à part le fait de choquer, leurs raisons impliquent la recherche d'une façon de s'exprimer personnalisée, de faire preuve de courage et de suivre une mode. En arrière-plan, il y a souvent la pression des pairs et le désir d'appartenance à un groupe7). Il semble que, lorsque des adolescents souhaitent une forme d'art corporel (tatouage, piercing ou branding*), ils ne se soucient ni des règlements, ni des risques ou de coûts13). Myers suggère que l'art corporel serve à un accroissement de l'estime de soi10). Pour Perkins, le besoin de beaucoup d'adolescents de modifier leur apparence extérieure et leur estime de soi par des mesures extrêmes voir dangereuses, représente une tendance régressive dans notre culture14). Mais ce point de vue ne tient pas compte du fait qu'un grand nombre de piercings sont pratiqués par des étudiants qui se trouvent dans une sorte de stade de transition - plus vraiment enfants et pas non plus tout à fait adultes. Ainsi Sarnecky propose l'idée que, surtout pour les étudiants, l'art corporel est "un moyen pour se créer leur propre rituel de passage, là où nos sociétés n'ont rien prévu pour eux" - et elle entend par là une préparation globale à la vie d'adulte15). Cette vision est partagée par Myers qui souligne que le piercing n'a rien à voir avec un "plaisir de la douleur" pathologique, mais que la douleur qui accompagne le piercing n'est qu'un effet secondaire - important - nécessaire à un rituel de passage réussi. Ce rituel représente pour lui une des motivations des plus importantes incitant à s'appliquer des modifications corporelles, même dans les sociétés occidentales10). Pour cette raison le rapport établi occasionnellement entre piercings érotiques, sado-masochisme et fétichisme 16) n'est probablement pas applicable à la situation actuelle et ne peut plus être maintenu comme seule explication du phénomène. Une enquête récente parmi 134 lecteurs d'un magazine d'art corporel a révélé que moins de 1/5 se considèrent masochiste, sadique, fétichiste, exhibitionniste ou narcissique. Un peu plus que la moitié par contre se considéraient "aventureux"17)18). Dans cette même étude, quelques femmes ont rapporté avoir eu, après un piercing du clitoris, pour la première fois un orgasme lors d'un rapport sexuel vaginal19). Traditionnellement, le piercing génital a été mis en relation longtemps exclusivement avec des hommes homosexuels; néanmoins des hommes et des femmes se soumettent à un piercing génital pour des raisons aussi bien esthétiques que sexuelles20). Dans une étude récente effectuée par une clinique de vénérologie, la présence d'un piercing ne corrélait pas avec le statut socio-économique, le mode de prévention utilisé, le nombre des partenaires sexuels ou la présence d'infections génitales21). Cette étude soutenait par ailleurs la thèse que les piercings sont effectués pour des raisons de mode. En effet, au gré des changements des idéaux de beauté et de nouveaux courants de la mode, le piercing peut être compris comme une des nombreuses traditions que les hommes ont toujours suivies, partout au monde, pour modifier leur corps à la recherche d'une image de beauté culturellement sanctionnée1). Il ne suffit pourtant pas de réduire le piercing au simple gag d'une mode, car la mode implique par définition un état changeant et modifiable. Il ressort clairement d'une étude-interview réalisée par Sweetman avec des individus plus ou moins fortement piercés et tatoués que la plupart des personnes questionnées se sont tournées vers l'art corporel pour créer quelque chose "de différent, d'individuel, de durable" sur soi-même, tout en étant conscients que le piercing ne pouvait pas être considéré aussi définitif qu'un tatouage par exemple22). Cela contredit la thèse de l'effet de mode - d'autant plus si l'on tient compte de la douleur très vive provoquée par le piercing.
Il faut plutôt supposer que piercings et tatouages retirent leur importance des deux - du processus et du résultat. Les résultats de Sweetman sont corroborés par une étude faite au moyen d'un questionnaire de l'auteur et qui a donné les mêmes résultats à partir d'une cohorte nettement plus nombreuse (N=104) 23). En plus cette étude a révélé que la motivation principale au piercing portait sur la recherche de l'individualité, voir de l'identité personnelle. Les personnes questionnées se disent être devenues, par le piercing, "entier", "nouveau", "content de soi" - et ces sentiments seraient encore renforcés par chaque piercing ultérieur. En accord avec cela, les mêmes personnes rapportent avoir pratiqué leurs piercings dans des moments clé de leur vie, pour commémorer un épisode particulier de leur biographie personnelle, ou pour marquer la fin ou le fait d'avoir surmonté une crise p.ex., mais aussi à l'occasion de moments positifs. Pour les adolescents des moments typiques pour un piercing sont p.ex. un examen scolaire réussi, l'atteinte de l'âge adulte etc. Sarnecki a constaté une très forte corrélation entre tatouage et piercing et des évènements dans la vie du tatoué/piercé - surtout des évènements traumatiques14). Une telle corrélation a aussi été constatée dans de petites études basées sur des interviews, 24)25) et a pu être confirmé dans la récente enquête de l'auteur26). Il est intéressant de constater que la commémoration par un tatouage ou un piercing d'un évènement personnel traumatique surmonté, est en relation surtout avec le piercing des organes génitaux féminins. Ici les piercings représentent éventuellement une sorte de reconquête d'organes psychologiquement détachés, l'expérience traumatique ayant été trop douloureuse pour se sentir encore liée à cette partie de son corps - p.ex. après un abus sexuel26)27). En revivant une douleur plutôt violente dans un setting contrôlé (la séance de piercing), où l'ancienne victime s'identifie psychologiquement avec l'agresseur, la réintégration des organes détachés par le traumatisme devient possible. Le piercing peut donc d'une part être considéré comme une pratique visant la création d'un soi cohérent. La semi-permanence du piercing s'accorde avec la construction d'une histoire personnelle consistante 21), certains épisodes de la vie étant marqués par le piercing et celui-ci pouvant être enlevé lorsque l'épisode est surmonté - et le piercing n'étant donc plus nécessaire. D'autre part, le piercing peut aussi être considéré comme un acte thérapeutique personnel - l'acte du piercing étant suivi par un processus de guérison et, durant des semaines voir des mois, de soins obligeant la personne de s'occuper pendant un temps prolongé de son propre corps et de soi même. Cet aspect du piercing est particulièrement significatif et devrait être retenu comme indication importante lors d'une exploration anamnestique, non seulement en psychothérapie ou médecine psycho-somatique, mais aussi par les médecins de famille, les internistes ou les pédiatres - ceci d'autant plus si l'on considère la fascination maladive que le piercing semble avoir sur tant de personnes7)22)28). Ainsi le souhait de toujours davantage de piercings représente avec une très grande probabilité une recherche d'identité avortée et peut être considéré comme symptôme d'un conflit psychique.